Le sentiment de cohérence
« Je ne comprends plus mon corps. »
« Je n’arrive pas à sentir quand je vais craquer. »
« Je suis épuisée, mais je n’arrive pas à m’arrêter. »
Ces phrases, nous les entendons parfois au cabinet. Elles parlent d’un inconfort, mais aussi d’une perte de repères. Ce qui se passe paraît confus, les moyens de faire face semblent manquer, et la personne ne sait plus très bien par où commencer.
Le sentiment de cohérence est plus qu’un concept : il nous offre une autre façon d’appréhender la problématique de la personne. Non pour lui trouver une explication, mais pour nous demander : comment aider la personne à y voir plus clair, à trouver des appuis et à avancer vers ce qui compte pour elle ?
Une autre manière de regarder la santé
Le concept de sentiment de cohérence vient du sociologue Aaron Antonovsky, à l’origine de la salutogenèse. Son postulat de base déplace notre regard : plutôt que de s’intéresser uniquement à ce qui produit la maladie, intéressons-nous à ce qui soutient la santé malgré les difficultés de la vie.
Dans cette perspective, être en santé ou être malade ne sont pas deux cases étanches mais font partie d'un seul continuum. Une personne peut vivre avec une maladie tout en retrouvant des ressources, des possibilités d’action et de changement et une vraie qualité de vie.
Le sentiment de cohérence désigne cette confiance : ce que je vis peut être compris, au moins en partie ; je peux trouver des ressources pour y faire face ; et quelque chose mérite que je m’y engage.
Cela ne veut pas dire être positif à tout prix. Ni trouver une raison à chaque souffrance. Une situation peut rester douloureuse, injuste ou incertaine. L’enjeu est de retrouver suffisamment de repères et d’appuis pour ne pas être entièrement débordé par elle.
Trois questions pour guider l’accompagnement
Antonovsky distingue trois dimensions : la compréhensibilité, la gérabilité et le sens. Derrière ces termes théoriques, on retrouve trois questions très simples :
Est-ce que je comprends ce que je vis ?
Comprendre ne signifie pas forcément connaître la cause de chaque sensation. C’est parfois commencer à distinguer ce qui était jusque-là mêlé : la fatigue, le manque de sommeil, les sollicitations, les inquiétudes, les moments où l’on récupère.
En thérapie complémentaire, nous pouvons aider la personne à observer et à mettre des mots sur son expérience. Quand l’inconfort apparaît-il ? Est-il toujours le même ? Qu’est-ce qui semble l’accentuer ou l’apaiser ?
À une personne qui dit « je suis tout le temps épuisée », nous pouvons proposer :
« Regardons ensemble s’il y a des moments où votre fatigue augmente ou s’apaise. Qu’est-ce qui semble vous coûter de l’énergie ? Qu’est-ce qui vous aide à en retrouver ? ».
Il ne s’agit pas de conclure que sa fatigue vient de telle émotion, de telle habitude ou de tel déséquilibre. Une hypothèse proposée trop vite peut devenir une explication imposée voire une belle projection!
Notre rôle est plutôt de laisser de la place à ce que la personne découvre, en distinguant ce qui est connu, ce qui reste incertain et ce qui exige un avis médical.
Un journal très bref ou une note entre 1 et 10 sur la qualité de l’énergie au réveil peuvent aider à prendre du recul et à mieux comprendre. À condition que l’observation reste utile et ne devienne pas une tâche de plus.
Ai-je des moyens d'y faire face ?
Une situation devient plus gérable lorsque la personne perçoit des possibilités à sa portée.
Cela ne signifie pas tout contrôler, ni tout faire seule. Les ressources peuvent être personnelles, mais aussi relationnelles ou matérielles : une compétence, un proche, un professionnel (personne de référence), un aménagement du quotidien, une aide extérieure.
Au cabinet, dans la phase transfert de la séance, nous pouvons chercher ensemble ce qui est déjà là :
Qu’est-ce qui vous a aidé auparavant ?
Sur qui ou sur quoi pouvez-vous vous appuyer ?
Quel petit changement serait possible aujourd’hui ?
L’outil de transfert n’a pas besoin d’être ambitieux. Il peut s’agir de repérer un signal de fatigue plus tôt, d’aménager une pause, de reprendre quelques minutes de mouvement chaque semaine ou de s’octroyer un moment de solitude avant de rentrer à la maison le soir.
Ce qui compte, c’est que la proposition corresponde aux possibilités réelles de la personne. Une pratique idéale sur le papier, mais impossible à intégrer dans sa vie ne lui donne pas beaucoup plus de prise sur sa situation.
L’autonomie n’est d’ailleurs pas l’absence de soutien. Savoir quand demander de l’aide, et à qui, en fait aussi partie.
Est-ce que cela compte pour moi ?
Nous pouvons proposer un objectif raisonnable, une pratique adaptée, un rythme de séances cohérent… sans que la personne n’y trouve vraiment son compte.
La troisième question nous invite à revenir à ce qui importe pour elle.
Derrière « je voudrais être moins fatiguée », il y a peut-être le souhait de passer une soirée avec ses proches et de pouvoir pleinement apprécier le moment. Derrière « j’aimerais avoir moins mal », celui de reprendre une activité aimée ou de retrouver de la spontanéité.
Une question peut ouvrir cet espace : « Si cela allait un peu mieux, qu’aimeriez-vous pouvoir retrouver dans votre quotidien ? »
Nous ne cherchons pas à donner du sens à sa place, ni à la convaincre de s’engager dans un suivi. Il arrive aussi qu’en clarifiant ses priorités, la personne choisisse de modifier l’objectif, de différer l’accompagnement ou de se tourner vers une autre forme de soutien.
Faire ce choix en connaissance de cause a une immense valeur!
Et dans une séance de Shiatsu ?
Pour moi, ces trois dimensions constituent un fil rouge. Elles ne demandent pas nécessairement d’ajouter un long entretien à la séance. Elles peuvent guider notre manière d’accueillir, de toucher, de proposer et de faire le point.
Avant le soin, nous clarifions ce qui est important aujourd’hui et ce que nous allons proposer. Pendant, la personne peut exprimer ses préférences, demander un ajustement ou dire stop. Après, nous prenons un moment pour accueillir ce qu’elle a ressenti, sans lui dicter ce qu’elle aurait dû vivre.
Une respiration plus libre, un appui plus présent, une tension moins envahissante : ces perceptions peuvent devenir des repères. Nous pouvons alors nous demander ensemble si quelque chose de cette expérience serait utile dans son quotidien.
Pas forcément sous la forme d’un exercice. Ce peut être reconnaître plus tôt le besoin de bouger, de se reposer ou de poser une limite.
La séance ne reste ainsi pas seulement un moment où la personne reçoit un soin. Elle peut aussi être un espace où elle découvre quelque chose de ses besoins et de ses possibilités.
Repérer ce qui évolue
Prenons une personne qui consulte pour une fatigue persistante et un sommeil peu récupérateur. Elle dit : « Je ne comprends plus mon corps et je n’arrive jamais à m’arrêter au bon moment. »
L’accompagnement associe un travail corporel adapté et l’observation de son rythme quotidien. Ensemble, nous choisissons une première piste : reconnaître un signal de surcharge et essayer une courte pause avant d’être épuisée.
Quelques semaines plus tard, la fatigue est encore présente. Mais la personne raconte : « Je repère mieux les journées qui me coûtent beaucoup. Quand je sens la tension monter, j’arrive parfois à dire non à une sollicitation. Cela me permet de garder un peu d’énergie pour dîner avec ma famille. »
Elle comprend mieux certains aspects de son expérience. Elle dispose d’un moyen supplémentaire pour y répondre. Et ce changement rejoint quelque chose qui compte pour elle.
Cela ne nous renseigne pas sur la cause médicale de sa fatigue et ne remplace pas une évaluation nécessaire. Mais cela nous donne des éléments concrets pour apprécier l’avancée de l’accompagnement, au-delà de la seule intensité du symptôme.
Faire le point ensemble
Lors d’un bilan, intermédiaire ou de fin de processus, nous pouvons revenir à ces trois questions :
Ce que vous vivez vous paraît-il un peu plus clair ?
Avez-vous davantage de moyens ou d’appuis pour y faire face ?
Ce que nous faisons vous rapproche-t-il de quelque chose qui compte pour vous ?
Les réponses prennent surtout leur valeur lorsqu’elles s’accompagnent d’exemples : une situation mieux comprise, une ressource utilisée, une activité retrouvée, une limite exprimée.
Ces questions ne constituent pas une mesure standardisée du sentiment de cohérence. Elles offrent une trame pour écouter ce qui change et décider ensemble de la suite : poursuivre, ajuster, faire autrement ou terminer l’accompagnement.
Sitographie & bibliographie :
La salutogenèse. Petit guide pour promouvoir la santé. Bengt Lindström & Monica Eriksson, édition Laval 2013.





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